Notes liminaires
Cet article est inspiré par le livre de Sébastien Bohler, Le Bug humain. Il s'agit de vulgarisation de notions de neurologie par une personne sans expertise particulière sur le sujet. Pour des informations plus précises sur les notions évoquées, merci de vous référez au livre mentionné ou aux interventions publiques de l'auteur.
Des tentatives de généralisation de notions plus ou moins bien digérées d’anthropologie peuvent tourner au désastre dans le champ économique (voir la calamiteuse notion d’homo œconomicus). Sans prétendre être immunisé contre ce genre de dérives, je vais essayer de tirer des conclusions sur des constantes neurologiques plus ou moins établies.
Le Striatum
Les méandres de l'évolution réservent parfois de curieuses surprises. Les primates dans le monde préhistoriques tendaient à se multiplier davantage quand leur cerveau favorisait certains comportements tels que l'appétit, le plaisir mais aussi le goût de la domination ou le plaisir d'accumuler à l'infini ou de dominer.
Ces différents traits ont été retransmis aux descendants des hominidés. Ce faisant, nos aïeux nous ont transmis un cadeau empoisonné. Nous aimons jouir, consommer, accumuler, dominer ... nous sommes gourmands, insatiables et dominateurs.
L'ensemble de ces traits est lié à une structure du cerveau primitif, le Striatum.
Sa présence nous pousse à la compétition, à la domestication, à la consommation ... des comportements qui s'inscrivent pleinement dans le monde de l'emploi, de la lutte de tous et toutes contre tous.
Cependant, la présence de cette structure dans le cerveau nous pousse certes au pire mais n'interdit pas le meilleur. La jouissance, le plaisir, la gourmandise, l'appétit se nourrissent aussi du goût d'être ensemble.
Striatum et emploi
Ceci amène deux remarques.
D'une part, la pulsion primitive de la domination s'accommode mal de la servilité permanente demandée par un système économique d'exploitation de l'homme par l'homme à l'ensemble de ses agents, du plus humble au plus prestigieux.
Elon Musk lui-même doit se plier aux desiderata des actionnaires. Il doit produire ses discours lénifiants (et foireux) à la chaîne et se conformer en tous points à ce qu'on attend de lui. Il est immensément prédictible ce qui, chez un être humain apparemment doté d'un striatum sous stéroïdes, doit être insupportable par rapport à son image de soi.
De la même façon, l'ensemble des maillons du système productif doit prendre son Striatum en patience, en quelque sorte, pour obéir à ce qu'on attend de lui. En ce sens, ce que la conformation au rôle a de mortifiant pour l'ensemble des acteurs et des actrices du monde capitaliste, est aussi intimement lié à l'existence de ce souvenir de l'évolution.
Striatum et capital
Le principe même du capitalisme n’est ni l’hubris, ni le matérialisme en dernier ressort. Le capital fonctionne comme une machine gigantesque et insatiable à accumuler. Si l’hubris doit impliqué le striatum (alors qu’il reste étranger dans ses fondements au capitalisme), c’est surtout le lien à l’accumulation qui joue avec cette structure cérébrale. Accumuler, c’est acquérir, dominer, posséder ; c’est aussi, dans le cadre du capitalisme, un à-valoir sur le travail d’autrui à venir, c’est-à-dire, au bout du compte, une promesse de pouvoir sur l’ensemble du corps social. À ce titre, le capital flatte, pour ceux qui en bénéficient, le petit tyran cérébral.
Pour autant, l’inégalité extrême et l’exploitation de l’homme par l’homme mettent à mal les striatums des exploités. Une certaine ambition, un certain appétit bridés par une place défavorable au sein du système productif peuvent alimenter un désir de revanche (certes, pas toujours révolutionnaire) ou une envie de changement de paradigme.
Striatum et consommation
La société de consommation peut compter sur l’organe cérébral pour cultiver les instincts les plus vils des membres de la société de consommation. Consommer, acquérir, s’empiffrer, céder aux envies les plus inavouables … Par le truchement de l’appétit de consommation lié au striatum, le capital conquiert les zones les plus improbables de nos existences. Éducation, logement, santé, soin à la personne, alimentation, liens sociaux, rencontres amoureuses … la liste est infinie de ce qui peut nourrir le capital en caressant le striatum.
Le Cortex cingulaire
Le Striatum n'agit pas seul. Un autre vestige de l'évolution, de l'adaptation permanente des espèces à leur histoire est tapi dans l'ombre des recoins de notre cerveau. C'est le cortex cingulaire.
Au cœur du cerveau, un structure héritée de l'évolution régit nos comportements. Le cortex cingulaire ne s'allume qu'en cas d'alarme. Si on se met dans la peau d'un chasseur-cueilleur, d'une chasseuse-cueilleuse de l'âge de pierre, tel territoire, telle configuration, telle empreinte, telle situation aura tel et tel effet escompté. La réalité, quand elle demeure prévisible, ou compatible avec ce que le cerveau peut anticiper, ne déclenche pas le cortex cingulaire. Vient à se passer quelque chose d'imprévisible ou, pire, opposé à ce qui était prévu, et le cortex s'allume. Le sujet est alors placé dans le plus grand des inconforts.
Pour pallier l'imprévisibilité du monde, le cortex (ou plutôt ses propriétaires, c'est-à-dire nos ancêtres et, par hérédité, nous-mêmes) a développé des stratégies pour se tranquilliser.
Il s'est d'abord tourné vers la vie sociale – foisonnante et nécessaire chez les sapiens sapiens. Un cercle de proches – jusqu'à 150 personnes, semble-t-il – demeure maîtrisable. Le cortex cingulaire peut anticiper ses réactions. Il sait comment vont interagir les membres de ce cercle intime plus ou moins élargi avec lui et peut anticiper sans trop de risque d'erreur ce qui va se passer.
L'anonymat des premières cités antiques massives a contraint nos ancêtres à se tourner vers un plan B face à des concitoyens qui, par leur nombre même, cessaient d'être prévisibles. Il a alors recours à la religion, la spiritualité, le culte ou n'importe quelle institution de ce genre qui, par ses rites et ses prescriptions, donne de la prévisibilité aux actions des inconnus.
Faute de religion, la technique (maîtrise de l'environnement), les stratégies narcissiques (dont la consommation), le complotisme ou l'addiction peuvent constituer des stratégies alternatives pour se rassurer.
L'idée est de construire une interprétation du monde qui en épuise l'imprévisibilité. Calmer un besoin de savoir malmené par une course du monde décidément chaotique s'est imposé comme stratégie selon différentes formes, adaptées à chaque génération, à chaque contexte socio-économique.
L'accumulation comme stratégie du cortex cingulaire
Accumuler les choses, les avoirs, les biens dans une courses absurde à l'abîme peut certes sembler rassurer nos pauvres cortex malmenés par les incertitudes de la situation économique (la compétition) ou politique. Mais cette attitude d'une part entretient le système économique à la base du stress et, d'autre part, ne rassérène jamais complètement puisque la possession matérielle ne rassure qu'à la marge. Elle ne prend notamment pas en charge, pour reprendre les différentes strates des stratégies d'apaisement du cortex cingulaire, le besoin de lien social, de sens métaphysique (voire éthique), la confiance en soi ou la simple jouissance.
Le cortex cingulaire comme résistance à l'ordre capitaliste
Besoin de sens, confiance en soi, aspiration à des valeurs métaphysique, liens humains incarne autant de facettes de ce qui est devenu, par la force des choses dans le capitalisme tardif, des résistances à un ordre. Les liens humains s'opposent aux profits des tech bro' ; la confiance en soi lamine la consommation de médicaments indispensables aux profits de l'industrie pharmaceutique, etc. Et, puis, plus fondamentalement, un être qui serait sûr.e de lui ou d'elle, qui aurait des ami.e.s et des appuis, dont la vie serait porteuse de sens, deviendrait pour ainsi dire inemployable. Cette personne n'aurait guère envie d'être employée et n'en aurait pour ainsi dire pas besoin.
Plus fondamentalement, le cortex cingulaire est amené, du fait de sa nature même, à développer des stratégies alternatives susceptibles de nourrir l’envie de changer de paradigme socio-économique. Il aura tendance – comme le souligne Bohler – à entretenir des considérations morales sur le monde. Ces considérations morales marquent l’appartenance à un groupe ou une affiliation éthique (éléments dont la prévisibilité calment le cortex cingulaire) mais s’opposent mécaniquement à l’ensemble des préceptes et des façons de vivre qui sont amenées par le capitalisme. Le capital exige d’accumuler sans considération pour les effets extérieurs de ladite accumulation alors que le sens moral se préoccupe surtout de ce qui peut se passer à l’extérieur avant de faire quoi que ce soit.
Mais le sens moral n’est pas nécessairement universel et, surtout, a tendance à être dévoyé par de faux prophètes dont les cris d’orfraie masquent mal les doubles (triples, quadruples…) standards quand il s’agit d’évaluer un acte. L’invasion de l’Ukraine, c’est mal, disent-ils en chœur (et, à mon humble avis avec raison). L’invasion de Gaza, c’est bien, disent-ils, toujours unanimes, sans qu’il soit parfois possible de comprendre pourquoi s’applique ce double standard. La morale se heurte donc souvent rapidement à ses limites. Elle se présente comme un cavalier blanc surgi du monde de l’idéalisme (souvent bourgeois).
En revanche, le cortex cingulaire peut alimenter un autre affect commun susceptible de changer la donne : l’envie collective. Avoir envie ensemble de quelque chose qui – par delà les inévitables malentendus – ressemble à une projection dans l’avenir plus ou moins commune, peut générer une force positive de cohésion sociale encore plus puissante que la morale. Qu’on se réfère aux « jours heureux » de la Résistance. Il s’agit de deux feuillets griffonnés énonçant des principes universels sur ce que doit être la France après l’occupation nazie dont il s’agit de se défaire. Ces quelques lignes ont structuré, uni, fédéré, motivé, enthousiasmé l’ensemble de la Résistance. À travers le spectre politique, des gens aux aspirations radicalement différentes se sont retrouvés dans un projet commun. Ils s’y sont reconnus et ont été porté par son souffle. On pourrait évoquer l’effet du manifeste de Marx ou des internationales sur le corps communiste – ou, de manière plus floue, l’humanisme sur l’ensemble de la Renaissance. Les groupes affectés par ces projets communs en ont senti le souffle et ont tenté d’y parvenir avec la force de la foi.
Neurologie et écologie
Le cerveau est un donné, un predicamento, comme disent les hispanophones. Un problème dont on ne maîtrise rien. Il faut faire avec. Une jambe cassée est un problème (on peut la soigner) mais la perspective de la mort est un predicamento, elle adviendra quoi que nous fassions. Le mode de fonctionnement de l’économie, de l’emploi ou de la consommation se sont adaptés à ce cerveau de telle sorte que ce dernier ait appris à y évoluer sans y penser. Si le cerveau est un predicamento, la façon dont celui-ci joue sur le monde et est joué par le monde n’a rien d’inéluctable. Le cerveau peut nous amener à la révolter, à la volonté de changement, à la fuite, à la constitution de groupes, de narrations alternatives et, ce faisant, élaborer par ses besoins et ses limites, les contours d’un monde à venir.
Et, à ce niveau-là, on quitte le predicamento pour affronter le problème. Nos problèmes.